Voyages ornithologiques autour du monde

Venez avec nous à la découverte de la gent ailée et du monde sauvage !

Pologne - mai 2012

Loup Photo: Lionel Maumary

Le Nord-Est de la Pologne, ou Podlachie, est réputé mondialement pour la richesse de sa faune, préservée  grâce à des milieux forestiers et marécageux intacts et de vastes dimensions, grâce aussi à l’existence de deux parcs nationaux, celui de Bialowieza et celui de la Biebrza, ce dernier soutenu financièrement par l’Union Européenne et Birdlife international.

Ce voyage, organisé par Lionel Maumary, a permis aux dix participants de bénéficier de sa grande connaissance des lieux et des espèces animales qui s’y rencontrent, d’autant plus que nous étions accompagnés d’un jeune biologiste Polonais, Lukasz Mazurek, excellent naturaliste et co-auteur de deux très bons guides de terrain, consacrés précisément à ces deux régions, pratiques, richement documentés et illustrés. Nous avons aussi profité de la bonne entente entre les guides, qui communiquent et échangent leurs observations, leurs découvertes et les sites intéressants – ce qui est loin d’être le cas dans d’autres contrées.

Plutôt que d’en faire un récit chronologique, au jour le jour, en voici plutôt une synthèse,  relevant certains des très nombreux points forts d’un voyage particulièrement riche en observations, puisque 159 espèces d’oiseaux ont été notées, 12 de mammifères (dont 9 ont été vus) et 11 de reptiles et batraciens.

Quel contraste avec le plateau suisse, uniformisé, banalisé et stérilisé que cette belle campagne polonaise, alternant prairies et bosquets, cultures et jachères, roselières, marais, rivières aux méandres survolés de guifettes et de busards, forêts où chantent loriots et coucous:  ce voyage est aussi un voyage dans le passé. Au long des petites routes, se succèdent villages aux églises à clocher pointu ou à bulbes d’or, fermes et isbas de bois enfouies dans leurs massifs de lilas tout en fleurs, cigognes blanches couvant sur les toits, mais aussi vestiges historiques, telle que la vieille synagogue de Tykocin (1642) miraculeusement préservée des invasions qui ont ravagé le pays - et dont subsistent les restes de fortifications, datant de la première guerre mondiale.

Une météo contrastée, chaleur estivale le premier jour, suivie d’une chute de près de 20 degrés, la température moyenne se maintenant autour de 10 degrés par la suite, parfois une gelée blanche à l’aube, mais heureusement seulement deux journées de pluie.
De beaux ciels aux nuages mouvants, espacés, à  perte de vue.
Parce que cette région est plus au Nord et plus à l’Est que chez nous, le soleil se lève vers 04h40 et se couche vers 20h10, les journées sont longues … et les nuits courtes si l’on veut profiter des premières heures pour les affûts et les chants d’oiseaux.

Le voyage nous a permis de visiter trois milieux bien différents :

  • La forêt primitive et protégée de Bialowieza, qui s’étend sur plus de 150'000 hectares entre Pologne et Belarus, dont les 10'500 ha du parc national polonais proprement dit, créé en 1929. Le hêtre, familier des forêts suisses, ne remonte pas si loin au Nord, si bien que c’est l’association chênes pédonculés – charmes – tilleuls qui la caractérise, auxquels s’ajoutent, parmi de nombreuses autres essences, érables sycomores, saules, pins sylvestres, épicéas, certains arbres atteignant près de 50 mètres de hauteur.

A l’exception de l’Ours brun et du Grand Tétras, la faune de cet ensemble est intacte et fait l’objet de nombreux programmes de recherche en zoologie et botanique. Dans la zone de protection stricte, seul un circuit de quelques 3 km est ouvert aux visiteurs accompagnés d’un guide, ce que nous avons fait en profitant des explications et de l’enthousiasme de M. Arek Szymura. Nous avons, les autres jours, parcouru de nombreux chemins et sentiers dans la forêt entourant cette zone, réserve de chasse sous haute protection et d’une grande sauvagerie.

  • Le lac de retenue de Siemianowka, sur la Narew,  dont le barrage a été construit en 1977 pour alimenter en eau et en électricité la ville de Bialystok. Mais, dans une vallée à la déclivité très faible, la profondeur moyenne du lac  n’excédant guère  2 mètres,  le projet n’a jamais atteint ses objectifs, et des zones marécageuses s’y sont développées pour le bonheur de la faune.

Nous sommes allés successivement au départ Sud de la digue, proche de la localité de Siemianowka, et sur la rive Nord, par le village de Cisowka à quelques km de la frontière avec le Belarus.

  • Le parc national de la Biebrza, créé en 1972, la plus vaste région marécageuse d’Europe, longeant sur 165 km les méandres de la Biebrza (la ``rivière des castors ‘’, augmentée des eaux de la Narew) et comptant plus de 350 Elans. Entièrement gelée d’octobre à avril, ce qui permet, grâce aux crédits européens, de lutter contre l’envahissement par les saules de grandes étendues de tourbières et de marais, ce parc national est un paradis ornithologique aussi bien pour les migrateurs en escale que pour les espèces nicheuses, parmi lesquelles le Phragmite aquatique et la Bécassine double, rarissimes ailleurs en Europe.

 

Voyageant dans un car mercedes  confortable et conduit en alternance par deux chauffeurs très serviables (les naturalistes demandant souvent des arrêts brusques, voire des retours en marche arrière ou des manoeuvres compliquées !), nous avons logé dans de jolies auberges de bois, loin du bruit des villes, à Bialowieza (5 nuits), Kiermusy (1 nuit) et Dobarz (3 nuits)auberges aux repas plus que copieux.

La galerie de photos qui l’accompagne exprimera mieux que le texte la variété des observations réalisées durant ces 10 jours. Cependant, voici, parmi d’autres, quelques rencontres dignes d’être relatées :

Si aucun Bison ne s’est montré (c’est la période de mise bas et ils sont très discrets) le clou du voyage restera l’observation, le 15 mai vers 06h40, de deux Loups, sur un chemin forestier de Bialowieza, nullement inquiétés par les cinq paires de jumelles et les déclics photographiques qui les suivaient. Cinq et pas douze hélas, les malchanceux étant soit encore au lit soit sur un autre terrain…
Et, pour continuer avec les mammifères, nous avons vu de nombreuses fois  Cerfs, Chevreuils, Elans (au moins 13 individus différents, dans la Biebrza, certains tout proches), Sangliers, Renards, Lièvres, Ecureuils et même une Martre. Les travaux de Castors sont abondants partout, arbres coupés, barrages, huttes – mais nous n’en avons pas vu.

Du côté oiseaux, si quelques observations furent très fugaces, comme celle d’un vol de 100 Plongeons arctiques, ou celle – confirmée par la photographie – d’une Oie naine dans un vol d’Oies cendrées,  le plus souvent, nous avons eu du temps pour bien voir, entendre et comparer les très nombreuses espèces rencontrées. Par exemple  ces 60 Cygnes chanteurs aux voix mélancoliques, dans les étangs de Knyszyn, des Oies cendrées paissant en famille dans les herbes, de nombreux limicoles arrêtés par la pluie dans des champs inondés, ou encore, parmi les rapaces, le Pygargue à queue blanche (souvent et très bien vu), les Aigles pomarin et criard, les Busards des roseaux (abondants) et cendré, en chasse, quelques Bondrées apivores filant vers le Nord – mais curieusement ni Autour ni Epervier.
La Gélinotte s’est fait entendre dans la forêt de Bialowieza, sans se montrer, tout comme le Tetras lyre dans la tourbière de Dluga luka, mais 2 Perdrix grises, elles, se sont bien laissé voir, trottant dans une friche.
Répondant magnifiquement au rappel, le Râle des genêts est apparu à quelques mètres, dressé entre les touffes de végétation, à Siemianowka, et deux mâles de Marouette poussin au plumage bleu nuit sont sortis prudemment de la roselière d’un étang, à Osowiec, intriguées elles aussi par la voix de ce troisième chanteur. Certes le rappel est une méthode artificielle pour attirer les oiseaux, mais pour ces espèces comme pour certains passereaux forestiers, c’est le seul moyen de les voir, sauf chance exceptionnelle, lors de la période de reproduction.

Parmi les nombreuses espèces de limicoles, des Combattants aux somptueux plumages, les évolutions aériennes d’un vol compact de Bécasseaux variables, passant et repassant à notre hauteur à toute allure, virant d’un seul coup - et montrant tour-à-tour  leurs dos bruns ou leurs ventres blancs tachés de noir – un Chevalier cul-blanc, s’envolant le long d’un petit canal, sur  la route des Tsars et revenant très discrètement, en se faufilant dans la végétation, jusqu’à son nid au pied d’une fougère…tandis qu’un couple de Pics à dos blanc nourrissait à tour de rôle leurs jeunes dans le trou d’un arbre mort à quelques mètres de là.
La Bécasse nous a survolés plus d’une fois au crépuscule, les Bécassines des marais chevrotent un peu partout, interrompent leurs acrobaties aériennes par des repos insolites au sommet d’un poteau ou d’un arbre sec mais l’un des succès du voyage restera l’observation, dans le marais près de Narew, à bonne distance et les pieds dans l’eau, du bal des Bécassines doubles, bondissant hors des herbes et poussant leurs chants surprenant, comme une cascade de bulles sonores.

Au cœur de la forêt de Bialowieza, une Chouette chevêchette a répondu elle aussi au rappel et s’est perchée au sommet d’un grand arbre encore dénudé, en plein soleil, agaçant mésanges et pinsons alentours. Si le Pic syriaque, en extrême bordure occidentale de son aire de répartition, est resté introuvable, en revanche toutes les autres espèces de pics européens ont été observées, et, pour les plus intéressantes (Pics mar, à dos blanc, tridactyle et cendré) au nid, c’est-à-dire lors de l’échange mâle/femelle de couveurs, ou nourrissant déjà des jeunes.
L’un des plaisirs de ce pays, c’est l’abondance des passereaux, tels que Torcol, Huppe, Alouette lulu, turdidés et fauvettes (5 espèces plus  l’Hypolaïs ictérine), pie-grièches, fringilles, Bruants jaunes, et même l’ortolan. A ces espèces, disparues ou devenus très rares chez nous, s’ajoutent celles dont la répartition ne touche pas la Suisse, comme la Bergeronnette citrine, vue à plusieurs reprises, le Pipit rousseline (aperçu), le Rossignol progné dont le chant profond et sonore résonne partout et à toute heure du jour ou de la nuit, la Gorgebleue au bord de l’eau, furtive, les Gobemouches nain et à collier dans la forêt, magnifiquement observés, les trois espèces de Locustelles, dont la fluviatile au comportement ``bipolaire’’, soit quasi-invisible, cachée dans les fourrés, soit au contraire chantant en pleine vue au sommet d’un buisson.
Partout s’entend la strophe du Roselin cramoisi, « nice to see you », la Grive musicienne abonde et domine le concert matinal des chanteurs ; très confiante, on peut la voir à quelques mètres, comme celle qui s’acharnait sur un escargot.
J’allais oublier de citer les Rémiz pendulines, dont les mâles sont tout occupés à la construction de leurs nids, ou ce nid de Troglodytes curieusement suspendu à moins d’un mètre du sol entre deux branches pendantes, mais ne suis pas prêt d’oublier en revanche le lever du jour, dans un ciel rose et sans nuage, au bout du ponton du marais de Dluga luka : c’est là que l’on peut observer le passereau le plus rare d’Europe, le Phragmite aquatique, se hissant rapidement au sommet des roseaux pour pousser sa strophe si ténue en comparaison de celle de son bruyant cousin, le Phragmite des joncs – présent, lui, un peu partout. Lever de jour donc, brume blanche flottant au ras du marais, toiles d’araignées surlignées de gouttelettes de rosée, clameur lointaine des Grues cendrées et du Courlis, roucoulement du Tétras lyre, chevrotement des Bécassines des marais, Loriot, Coucou, Locustelles – et des Guifettes dans les airs, un Busard au loin… Que, grâce à l’engagement du gouvernement Polonais et de l’Union Européenne, ce paradis puisse durer !

Du côté des reptiles, nombreuses Couleuvres à collier (se réchauffant au soleil matinal), plusieurs Orvets, les Lézards vivipare et agile tandis que chez les batraciens, nous avons entendu Rainette verte, Grenouilles rieuses, Crapaud commun, Crapaud vert et Sonneur à ventre de feu, trouvé un Pélobate brun s’enfouissant dans le sable et ramassé plus d’une Grenouille des champs.

Hormis les Grillons, chantant dès que le soleil est là, peu d’insectes, quelques papillons, Aurore, Citron, un Machaon et quelques libellules, Aeschnes et Agrions.

Enfin, la veille au soir de notre départ, le 19 mai, comme un au-revoir, un moment exceptionnel : nous étions à quelques km de l’auberge, dans la forêt clairsemée, sur un tapis de lichens et alors que les Grives musiciennes lançaient leurs dernières strophes, une Bécasse a passé au ras des arbres puis l’Engoulevent s’est mis à chanter, sur une haute branche. Répondant au rappel, il est apparu d’un coup,  passant et repassant juste au-dessus de nos têtes, claquant des ailes, tournant entre les bouleaux, se posant à terre pour se renvoler immédiatement, ses marques blanches ``aux quatre coins’’ bien visibles dans la pénombre (c’était un mâle), comme un esprit des bois, fantomatique et mystérieux.

Le lendemain, donc, de cette rencontre émouvante, retour par l’autoroute chargée de poids-lourds lituaniens jusqu’à l’aéroport de Varsovie - et Genève.

Un très grand merci à Lionel pour son enthousiasme inlassable, sa patience et l’organisation sans faille de ce mémorable voyage ! Grand merci aussi à Lukasz, notre guide Polonais et aux deux chauffeurs, Robert et Andrzej.

 

Eric Burnier