Voyages ornithologiques autour du monde

Venez avec nous à la découverte de la gent ailée et du monde sauvage !

Roumanie -   26 avril  au  5 mai  2013

Loup

Organisé par Lionel Maumary (Birdline Tours)
et Catalin Stoenescu (Ecoadventure)

L’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne le 1er janvier 2007, après tant de décennies d’oppressions multiples, a entraîné beaucoup d’espoirs pour la population,  de profondes réformes structurelles et l’arrivée de subventions massives. Pour celles et ceux qui connaissaient le pays avant et le parcourent maintenant, les changements sont impressionnants, de la restauration des façades de Bucarest au flot de voitures de toutes marques sur les routes, des logos publicitaires internationaux à l’abondance de produits alimentaires dans les stations services, dont bien peu sont roumains.

Si, avec cette mutation rapide, les villes se banalisent, les villages conservent encore (mais pour combien de temps ?) leur charme et leur poésie, leurs hauts portails de bois, leurs charrettes tirées par des chevaux aux oreilles décorées de pompons rouges, sans oublier les hirondelles qui entrent et sortent des granges et les cigognes qui surveillent tout ça du haut de leurs nids.

Les 13 participants de ce voyage magnifique ont eu l’occasion bien souvent de ressentir cette tension entre la nostalgie d’un monde rural qui disparaît et les aspirations bien compréhensibles d’un peuple pour une vie moins austère, ouverte sur le monde.

Quel est, quel sera l’avenir de la nature dans ce grand chamboulement ? La Roumanie a le privilège de posséder encore une faune complète,  tous les grands prédateurs, des forêts immenses, des steppes plus asiatiques qu’européennes et par-dessus tout, avec le delta du Danube, la plus grande roselière du monde, élevée au rang de Réserve de la biosphère par l’UNESCO.

Ces richesses sont très fragiles, convoitées, pour l’exploitation du bois, du pétrole, le développement routier et industriel, la chasse, le tourisme. Les éoliennes gigantesques se comptent déjà par centaines dans la Dobroudja, étrange vision devant le soleil couchant.

11 nouveaux Parcs nationaux et 6 Parcs naturels vont s’ajouter au premier Parc national Roumain, le Retezat (1935) et aux nombreuses réserves déjà existantes, mais le pays aura-t-il les moyens et la volonté d’en faire respecter les trésors ? Des groupes de naturalistes tels que le nôtre peuvent, nous l’espérons  - modestement - contribuer à éveiller l’intérêt de la population pour ce qu’ils ont la chance de posséder.

Dix jours de voyage donc, par un temps immuablement beau et chaud succédant à un hiver froid et long, qui explique sans doute l’absence des migrateurs tardifs (Hypolaïs ictérine, Rousserolle isabelle, Gobemouche gris , Bruant mélanocéphale) ou le faible nombre de Caille des blés, Tourterelles des bois, Guêpiers ou Martinets noirs notés. Nous avons pourtant observé un total de 229 espèces d’oiseaux, 7 espèces de mammifères (sans compter les chauves-souris ni les Hérissons, Castor et Blaireau trouvés morts), 5 d’amphibiens (Crapaud vert, Grenouille rieuse, Sonneurs à ventre jaune et à ventre de feu, Rainette verte) et 6 de reptiles (Couleuvre à collier, Couleuvre tesselée, Couleuvre de la Caspienne, Lézard de Crimée (appelé aussi L. taurique), Tortue grecque et Cistude d’Europe).

Ce résultat tient en bonne partie à l’excellente connaissance des milieux et des espèces recherchées de la part de Lionel et Catalin, mais aussi à la diversité des biotopes visités. En voici un bref compte-rendu.

Vendredi 26 avril, quelques heures passées dans le beau parc Tineretu de Bucarest en attendant les participants voyageant sur d’autres vols,  nous ont permis de très bien voir Pic syriaque et Loriot. Le bus mercedes lourdement chargé nous a emmenés  ensuite, sous l’excellente conduite de Gabi, par la route de Ploiesti et la vallée de la Prahova, traversant la chaîne Sud des Carpates, jusqu’à Risnov, à quelques kilomètres de Brasov, où nous passerons les trois premières nuits.

Durant les deux journées suivantes, nous avons visité les lacs de la pisciculture de Dumbravita et les étangs de Sinpaul, résonnant du chant des Grenoullles rieuses et Sonneurs à ventre jaune, dans cette superbe campagne de Transylvanie, embellie de tous ses arbres en fleurs, des verts délicats des jeunes feuillages, et entourée de montagnes encore zébrées de névés.
Un Aigle pomarin s’est laissé abondamment observer et photographier, marchant à grandes enjambées dans l’herbe ou nous survolant de tout près, les Busards des roseaux sont nombreux à tourner sur les roselières, les vieux saules croulent sous les nids de Hérons cendrés et bihoreaux, de Garzettes, tandis que Hérons pourprés, Butor, Cormorans pygmées, Grèbes huppés, Fuligules milouins et nyrocas, Sarcelles d’été et d’hiver, Colverts et Guifettes des trois espèces circulent dans les airs ou pèchent devant les roseaux. Phragmites des joncs, Rousserolles turdoïdes et Locustelles luscinioïdes chantent en nombre dans la roselière,  Pouillots fitis et véloces,  Fauvettes à tête noire, babillardes, et grisettes dans les arbres.

Dans la forêt surplombant les étangs de Sinpaul, Pic mar, Coucous, Loriots, Pouillot siffleur, Pipits des arbres et Gros-becs, tandis que dans les prés, ici un Chevreuil et une chevrette, ou un lièvre, là une Bergeronnette citrine, ou encore des Bergeronnettes printanières - au ventre du même jaune intense que les pissenlits entre lesquels elles se faufilent, tandis que l’abondance de papillons et de hannetons rappelle leur enfance aux plus âgés du groupe.

Si le premier soir une brève sortie dans une gorge proche de Risnov nous a permis d’entendre Chouette hulotte et Chouette de l’Oural, et de tomber sur un surprenant tas de bois phosphorescent, les deux soirs suivants ont été consacrés aux affûts à l’Ours, avec la chance pour certains de très bien en voir, et la malchance pour d’autres de rentrer bredouille. .. La forêt, en bonne partie protégée, riche en écureuils, est ici essentiellement composée de charmes, chênes, épicéas et pins sylvestres, sur sol calcaire, d’aspect assez jurassien.
Juchés dans des miradors hermétiquement fermés, qui dominent un espace dégagé où les gardes ont déposé des appâts … de chocolat dans de vieux troncs évidés, on attend silencieusement, tandis que la lumière décline, au chant des Mésanges boréales, puis des Grives musiciennes et des Rougegorges. Des Geais et des Pinsons picorent les grains de maïs à terre – et soudain s’envolent : l’Ours est là, un jeune le premier soir, deux adultes le second, mâle et femelle selon le garde qui les connaît bien, cette dernière énorme et assez claire, faisant reculer le mâle, plus petit et plus sombre, avec une frange blonde sur les oreilles et le dos. Ils grimpent sur les troncs, fouillent dedans du museau et de la patte, grognent, sautent à terre, magnifiques de souplesse, de force et d’agilité. Un Renard très clair leur tourne autour sans éveiller la moindre réaction de leur part, les chauves-souris zigzaguent au-dessus d’eux. Et tout-à-coup, les ours s’en vont comme des acteurs en fin de spectacle et disparaissent entre les arbres. La lune s’élève sur la forêt maintenant silencieuse.

Le 29 avril, nous quittons Risnov et descendons par Brasov, Buzau et Braïla par une longue route sinueuse, parmi les forêts puis les vignes, pour traverser le Danube sur un bac, énorme fleuve, en crue, à la puissance impressionnante, roulant des masses d’eau verte qui débordent les berges et inondent  le sous-bois de tous côtés.

Fin d’après-midi au pied des Monts de Macin, massif hercynien, granitique et érodé, où nous observons les premiers Sousliks, un Lièvre et un couple de Traquets oreillards melanoleuca dans une carrière abandonnée –attiré par la repasse du chant de son cousin, le Traquet pie -  les premiers Traquets isabelles, des Huppes, Guêpiers, Coucous, qui mêlent leurs voix aux chants des Alouettes lulus et calandrelles, des Rossignols, Bruants ortolans et Oedicnèmes, restés eux invisibles.

Etonnant, un Torcol posé sur le sentier s’est laissé approcher à quelques mètres, se contorsionnant comme un reptile avant de s’envoler.

Logés pour deux nuits dans un hôtel au bord de l’eau à Tulcea, nous passons le 30 avril et le 1er mai dans les steppes de la Dobroudja et les zones humides de la côte entre Babadag et Constanta. Milieu glacé en hiver, sec et étouffant en été – mais très agréable à cette saison, où Sousliks, Alouettes calandres et Cochevis, Pies-grièches écorcheurs, Bruants proyers abondent. Autour des collines de Denis Teppe, entourées à perte de vue du jaune citron des champs de colza, un couple de Circaëtes, Buses féroces et variables, Busards des roseaux et cendrés, Faucons hobereaux et crécerelles – mais ni l’Aigle impérial, l’Epervier à pieds courts ou le Faucon sacre espérés. En revanche nous avons très bien observé les Rolliers, et leurs vols aux piqués foudroyants, un couple de Pies-grièches à poitrine rose, le vol nuptial du Pipit rousseline, les Traquets isabelles et motteux et même (grâce à Lionel), dans les falaises de Chia, le rare Traquet pie, en limite Ouest de son aire de répartition ; enfin, sur la route du retour, un couple d’Oedicnèmes et une Perdrix grise.

Lors d’un pique-nique en bordure de la forêt de Babadag (Chênes, acacias, pins sylvestres, pervenches, iris et orchis variés), la Mésange lugubre a répondu immédiatement à la repasse et un couple d’Aigles bottés, le mâle de phase claire, la femelle de phase sombre, nous a alertés par ses cris piaulant, hauts dans le ciel.

Les mares de Vadu grouillent de limicoles, Avocettes, Echasses, Vanneaux, Glaréoles à collier, Chevaliers arlequins, sylvains et combattants, Bécasseaux minutes et cocorlis, ces derniers  en plumage nuptial luisant comme du bronze (mais aucun Bécasseau variable). A tout cela s’ajoutent Spatules, Crabiers, Garzettes, Tadornes de Belon – tandis que dans le ciel tourne un carrousel d’au moins 250 Pélicans blancs.

Au pied de la citadelle d’Enisala, dans une falaise de loess rougeâtre, dominant un étang sur lequel chassent les Guifettes : Rolliers, Crécerelles, Etourneaux, Moineaux friquets et même Martinets noirs se disputent les trous, tandis que Pygargue, Faucons kobez et hobereaux puis un Aigle botté nous survolent.

Enfin, le lac de Murighiol, bleu lapis-lazuli et peu profond, où parmi les bandes de Cygnes tuberculés, Oies cendrées, Avocettes et Echasses,  et les centaines de laridés blancs qui se reposent et font leur toilette sur le sable (Goélands pontiques, Mouettes rieuses et mélanocéphales, Sternes pierregarin) se trouvent trois Courlis corlieux et … un Goéland ichthyaète immature, curieusement unijambiste – une belle coche pour presque tout le monde !

Le 1er mai au soir, accueillis chaleureusement par l’équipage, nous embarquons à Murighiol sur l’hôtel flottant Sincrondelta, qu’un remorqueur tirera derrière lui jusqu’à Sfantu Gheorghe pour la première des quatre nuits dans le delta du Danube.

Comment dire en quelques lignes la richesse d’impressions accumulées durant ces jours et ces nuits dans cette immensité, ce foisonnement de vie, cette lumière transparente ? Pas un instant, durant les heures passées sur le pont supérieur du ponton, à descendre ou remonter les multiples canaux du delta, sans qu’il y ait tout le temps dans le ciel quelque chose : Faucons kobez ou hobereaux (innombrables), Busard des roseaux, vols de Grands Cormorans, d’Oies cendrées, de Pélicans, de canards circulant en tous sens, un va-et-vient incessant de Cygnes tuberculés, de Hérons et d’Aigrettes, de Cormorans pygmées, de Goélands, de Guifettes, de Rolliers, mais aussi d’Etourneaux, d’Hirondelles, de groupes de Moineaux friquets, chacun, chacune à son affaire, croisant à toutes les hauteurs dans un ciel d’un bleu intense.

Sous les arbres, un gros Sanglier noir, plus loin des groupes d’Ibis falcinelles, des Pélicans à leur toilette, un Martin-pêcheur traversant d’une rive à l’autre, des Crabiers qui s’envolent, des Bihoreaux immobiles, des Chevaliers arlequins, combattants, guignettes et sylvains, des Vanneaux…

Les grands saules qui bordent les rives résonnent du chant des passereaux, Huppes, Loriots et Coucous, Pics cendrés, Pouillots et Fauvettes, Mésanges, abondants Rougequeues à font blanc et Rossignols prognés, Pinsons. De la roselière s’élèvent les chants des innombrables Rousserolles turdoïdes et Locustelles luscinioïdes, souvent les cris des Mésanges à moustache ou de Rémiz, dont un nid, près de Caraorman, pend à une branche basse.

Au crépuscule, quand – à l’exception de celles des turdoïdes - toutes ces voix se taisent, commence alors, et se poursuit jusqu’au cœur de la nuit, le concert – voire le vacarme - des Grenouilles rieuses, avec en sourdine le chant des Sonneurs à ventre de feu, et souvent celui du Butor ou des cris de Poules d’eau.
A l’aube, dans un brouillard blanc et compact, un Blongios traverse le canal au ras de l’eau, puis tout se dissipe et le soleil envoie ses rayons à travers les saules.

Parmi beaucoup, quelques images : à ces groupes de Hérons, Crabiers, Garzettes, Ibis, Cormorans pygmées, Guifettes leucoptères et moustacs, qui se reposent, picorent ou font leurs toilettes au bord de l’eau, côte à côte, souvent autour de quelques Pélicans, il ne manque que quelques antilopes pour que l’on se croie en Afrique !
Sur les hauts-fonds de la presqu’île de Sacalin, approchée en canot, superbe vision : toute une bande de Pélicans blancs, de Cygnes tuberculés, de Grands Cormorans, de limicoles et de laridés, parmi lesquels 3 Sternes caspiennes et 3 énormes Goélands ichthyaètes adultes s’envolent et se reposent en un incessant va-et-vient, dans les contrejours scintillants de la lagune.

Tout près de la frontière avec l’Ukraine, dont on aperçoit les toits d’Izmail, les saules du Lac Cotete ont les pieds dans l’eau, ce qui a permis à toute une colonie de Grands Cormorans, de Cormorans pygmées, de Hérons cendrés, de Garzettes, de Crabiers et Bihoreaux, de Spatules, auxquels se mêlent des Corbeaux freux et des Corneilles mantelées, d’empiler leurs nids, dans une forte odeur de fientes et un tintamarre de croassements. Les jeunes cormorans sont déjà grands, tout comme les jeunes Oies cendrées qui pâturent dans l’herbe un peu plus loin. Quelle vie !

Une femelle de Garrot à œil d’or suivie de 9 poussins est peut-être la première preuve de la nidification de l’espèce dans le delta.

A cela s’ajoute l’observation de nombreux Pygargues, dont l’un passe d’un pylône à l’autre sans arriver à se débarrasser des Pies et des Corneilles qui le houspillent, les immenses vols de Pélicans blancs qui tournent haut dans le ciel aux heures chaudes, tour à tour invisibles quand ils virent sur l’aile, puis réapparaissant,  blancs immaculés dans la lumière qui vibre. Le Pélican frisé, beaucoup plus rare, s’est montré plus d’une fois, isolé ou en très petit nombre.

D’autres espèces, très discrètes, passeraient inaperçues si elles ne signalaient leur présence par leurs cris : Gobemouches à collier, Grimpereaux des bois, dans les hautes futaies, Pipits à gorge rousse dans les zones ouvertes, ou encore, dans l’épaisseur des fourrés, Gobemouches nains, en escale migratoire.

Enfin, quelques surprises du voyage: un couple de Pics noirs, dont nous découvrons le trou dans un énorme saule de la rive opposée, une fois notre bateau amarré pour la nuit; le Grand-Paon-de-nuit, attiré un soir par les lumières, dont nous revoyons le lendemain deux individus posés sur une barrière du village de Mila 23, en plein jour. Peu après c’est un groupe de vaches, bloquées par la végétation, que l’on voit se mettre à l’eau et traverser un chenal à la nage, à la queue leu leu, jolie vision, remontant  en face à côté d’un Pélican à sa toilette.

Le samedi  4 mai, l’attelage remorqueur-hôtel flottant rejoint le bras principal, le canal Sulina, et à 20 heures nous sommes amarrés à quai à Tulcea, pour la dernière nuit, celle de la Pâques orthodoxe.

Dimanche, c’est le retour à Bucarest par la route de Hirsova, le gigantesque pont sur le Danube et l’autoroute. En chemin, outre les seules gouttes de pluie du séjour, nous avons encore pu observer les derniers Pélicans du voyage, Cormorans pygmées, Buse féroce et Faucons kobez, nichant apparemment parmi  une colonie de Corbeaux freux dans un bois d’acacias.

Après un tour de ville à Bucarest et un pique-nique dans le beau parc Cismiglu, c’est le vol de retour sur Genève.

Un très grand merci à Lionel pour la préparation et le déroulement impeccable de ce voyage, sa passion communicative, sa curiosité insatiable pour la nature et sa ténacité pour découvrir et montrer à chacune et chacun les espèces innombrables de ce pays. Un très grand merci aussi à Catalin qui tout au long du voyage nous a parlé avec chaleur et humour de son pays, dont il connaît sur le bout du doigt l’histoire, la géographie, la géologie et les richesses culturelles.

Nul doute que tous les participants de ce voyage continueront longtemps à voir voler au-dessus d’eux ces myriades d’oiseaux !

Eric Burnier
Mai 2013